RASSEGNA STAMPA

1 GENNAIO 2001
CHRISTIAN DELACAMPAGNE
Willard Van Orman Quine, un logicien sceptique qui a appliqué la logique à l'analyse de la réalité
Le philosophe américain Willard Van Orman Quine, unanimement considéré comme un classique du XXe siècle dans les pays anglo-saxons, est mort lundi 25 décembre à Boston, où il vivait.
Né le 25 juin 1908 à Akron, dans l'Ohio, Willard Van Orman Quine fait des études de philosophie et de mathématiques à l'université Harvard. Il y a pour professeurs les philosophes Clarence Irving Lewis et Alfred North Whitehead (qui dirige sa thèse de doctorat). Grâce à une bourse, il effectue en 1933 son premier séjour en Europe. Il rencontre alors, à Vienne, Rudolf Carnap et, à Varsovie, le logicien Alfred Tarski, qui resteront ses amis.
Revenu aux Etats-Unis, il devient à son tour enseignant à Harvard. Il y accomplira toute sa carrière et continuera d'y travailler bien après sa retraite, tout en donnant des conférences dans le monde entier pour satisfaire son inépuisable appétit de voyages, thème central de son amusante autobiographie ( The Time of my life, The MIT Press, Cambridge Mass., 1985). Il est aussi l'auteur de nombreux livres qui feront de lui, de son vivant, le plus célèbre philosophe américain, et dont quelques-uns seront - tardivement - traduits en français : Méthodes de logique (1950, trad. Armand-Colin, 1984), Le Mot et la Chose (1960, trad. Flammarion, 1978), La Relativité de l'ontologie (1969, trad. Aubier-Montaigne, 1977), Philosophie de la logique (1970, trad.
Aubier-Montaigne, 1975).
Construite sur le modèle de la logique mathématique issue de Frege et Russel mais ne refusant pas d'aborder, dans un style vif et familier, les grandes questions de la métaphysique classique (pour leur donner parfois des solutions inattendues), la philosophie de Quine se présente comme une réflexion sur la science qui entend ne pas se séparer de la science elle-même. La philosophie n'a, pour Quine, ni objet ni méthode propre. Elle ne se trouve ni au-delà des sciences régionales, ni en position de les fonder.
Sa tâche consiste principalement à clarifier les questions que soulève le fonctionnement du discours scientifique. Elle se doit donc, pour y parvenir, de faire appel aux techniques d'élucidation que lui fournissent la linguistique, la logique et la mathématique. Bien entendu, une telle approche ne saurait déboucher sur de grandes généralisations, ni sur des systèmes définitifs. Elle permet, en revanche, d'atteindre des résultats précis, quoique limités. Le premier de ceux-ci concerne ce qu'on appelait jadis l'ontologie, c'est-à-dire l'inventaire de l'être. Nominaliste convaincu, Quine s'est longuement interrogé sur le statut des catégories logiques (signification, quantification, fonctions de vérité...) utilisées par l'ensemble des sciences, ainsi que sur l'existence d'objets susceptibles de leur correspondre hors du discours. Sa conclusion tend à réduire ceux-ci à un nombre minimal. Pour lui, des entités existent si et seulement si elles peuvent être comptées parmi les valeurs d'une variable, et si les énoncés dans lesquels figure cette variable sont toujours vrais. Par là, Quine dénonce l'inflation ontologique à laquelle ont cru pouvoir se livrer les partisans de la phénoménologie, et même certains adeptes du positivisme logique.
LE PLUS SALUBRE DES ANTIDOTES
Du reste, bien qu'il se sente proche de ces derniers, et particulièrement de Carnap, Quine est loin d'adhérer sans réserve à toutes leurs thèses. Dès 1951, dans un article célèbre, intitulé Deux dogmes de l'empirisme, il montre que si l'on veut sauver l'empirisme il faut, d'une part, admettre que toute vérité dépend à la fois du langage (par définition conventionnel) et des faits et, d'autre part, renoncer à l'illusion selon laquelle chaque énoncé scientifique, considéré isolément, pourrait être réduit à une expérience immédiate qui le vérifierait. Seule la science, dans sa totalité, peut être confrontée à la totalité de notre expérience.
Connue sous le nom de holisme, cette doctrine exercera une influence considérable sur l'épistémologie américaine (comme en témoignent, entre autres, les travaux de Thomas Kuhn). Un autre résultat fameux ­ quoique vivement discuté - des recherches de Quine est le principe d'indétermination de la traduction. Deux traductions d'un même énoncé peuvent être toutes deux grammaticalement correctes, et cependant dire des choses différentes. Du coup, se trouvent dissoutes l'idée d'une signification extérieure au discours, indépendante de lui, ainsi que la croyance en l'existence d'une vérité antérieure aux théories scientifiques, et dont celles-ci seraient supposées se rapprocher progressivement.
Enfin, après avoir rédigé Quiddités (trad. Seuil, 1992), petit dictionnaire philosophique qui, par son ton décapant et sa passion antimétaphysique, s'inscrit délibérément dans le sillage de Voltaire, Quine développe avec brio, dans La Poursuite de la vérité (trad.
Seuil, 1993), une thèse qui lui tient à coeur : l'idée selon laquelle la théorie de la connaissance devrait, à terme, s'intégrer à la psychologie et donc au cadre général que définissent les sciences de la nature, l'objectivité philosophique ne pouvant être, une fois encore, d'une espèce différente de l'objectivité scientifique. Quitte à ce qu'une telle intégration fasse disparaître en fumée, et à jamais, nombre de questions auxquelles les philosophes ont longtemps été ou sont encore inutilement attachés.
Ce scepticisme dévastateur, appuyé sur des raisonnements techniques souvent ardus, explique à la fois la réputation redoutable de la pensée de Quine, l'immense prestige dont elle jouit dans le milieu de la philosophie analytique anglo-américaine, et le peu d'empressement avec lequel elle a été accueillie en France. On ne saurait trop, toutefois, en recommander la lecture, ne serait-ce que pour des raisons d'hygiène intellectuelle. Quine reste en effet - avec Wittgenstein, quoique d'une manière toute différente - le plus salubre des antidotes, que ce soit contre les dérives des métaphysiques romantiques ou contre les excès de la dialectique hégélienne.
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