Le philosophe américain Willard Van Orman Quine, unanimement considéré comme
un classique du XXe siècle dans les pays anglo-saxons, est mort lundi 25 décembre à
Boston, où il vivait.
Né le 25 juin 1908 à Akron, dans l'Ohio, Willard Van Orman Quine fait des études de
philosophie et de mathématiques à l'université Harvard. Il y a pour professeurs les
philosophes Clarence Irving Lewis et Alfred North Whitehead (qui dirige sa thèse de
doctorat). Grâce à une bourse, il effectue en 1933 son premier séjour en Europe. Il
rencontre alors, à Vienne, Rudolf Carnap et, à Varsovie, le logicien Alfred Tarski, qui
resteront ses amis.
Revenu aux Etats-Unis, il devient à son tour enseignant à Harvard. Il y accomplira
toute sa carrière et continuera d'y travailler bien après sa retraite, tout en donnant des
conférences dans le monde entier pour satisfaire son inépuisable appétit de voyages,
thème central de son amusante autobiographie ( The Time of my life, The MIT Press,
Cambridge Mass., 1985). Il est aussi l'auteur de nombreux livres qui feront de lui, de
son vivant, le plus célèbre philosophe américain, et dont quelques-uns seront
- tardivement - traduits en français : Méthodes de logique (1950, trad. Armand-Colin,
1984), Le Mot et la Chose (1960, trad. Flammarion, 1978), La Relativité de l'ontologie
(1969, trad. Aubier-Montaigne, 1977), Philosophie de la logique (1970, trad.
Aubier-Montaigne, 1975).
Construite sur le modèle de la logique mathématique issue de Frege et Russel mais
ne refusant pas d'aborder, dans un style vif et familier, les grandes questions de la
métaphysique classique (pour leur donner parfois des solutions inattendues), la
philosophie de Quine se présente comme une réflexion sur la science qui entend ne
pas se séparer de la science elle-même. La philosophie n'a, pour Quine, ni objet ni
méthode propre. Elle ne se trouve ni au-delà des sciences régionales, ni en position
de les fonder.
Sa tâche consiste principalement à clarifier les questions que soulève le
fonctionnement du discours scientifique. Elle se doit donc, pour y parvenir, de faire
appel aux techniques d'élucidation que lui fournissent la linguistique, la logique et la
mathématique. Bien entendu, une telle approche ne saurait déboucher sur de grandes
généralisations, ni sur des systèmes définitifs. Elle permet, en revanche, d'atteindre
des résultats précis, quoique limités. Le premier de ceux-ci concerne ce qu'on
appelait jadis l'ontologie, c'est-à-dire l'inventaire de l'être. Nominaliste convaincu,
Quine s'est longuement interrogé sur le statut des catégories logiques (signification,
quantification, fonctions de vérité...) utilisées par l'ensemble des sciences, ainsi que
sur l'existence d'objets susceptibles de leur correspondre hors du discours. Sa
conclusion tend à réduire ceux-ci à un nombre minimal. Pour lui, des entités existent
si et seulement si elles peuvent être comptées parmi les valeurs d'une variable, et si
les énoncés dans lesquels figure cette variable sont toujours vrais. Par là, Quine
dénonce l'inflation ontologique à laquelle ont cru pouvoir se livrer les partisans de la
phénoménologie, et même certains adeptes du positivisme logique.
| LE PLUS SALUBRE DES ANTIDOTES |
Du reste, bien qu'il se sente proche de ces
derniers, et particulièrement de Carnap, Quine est loin d'adhérer sans réserve à toutes
leurs thèses. Dès 1951, dans un article célèbre, intitulé Deux dogmes de l'empirisme,
il montre que si l'on veut sauver l'empirisme il faut, d'une part, admettre que toute
vérité dépend à la fois du langage (par définition conventionnel) et des faits et, d'autre
part, renoncer à l'illusion selon laquelle chaque énoncé scientifique, considéré
isolément, pourrait être réduit à une expérience immédiate qui le vérifierait. Seule la
science, dans sa totalité, peut être confrontée à la totalité de notre expérience.
Connue sous le nom de holisme, cette doctrine exercera une influence considérable
sur l'épistémologie américaine (comme en témoignent, entre autres, les travaux de
Thomas Kuhn). Un autre résultat fameux quoique vivement discuté - des recherches
de Quine est le principe d'indétermination de la traduction. Deux traductions d'un
même énoncé peuvent être toutes deux grammaticalement correctes, et cependant
dire des choses différentes. Du coup, se trouvent dissoutes l'idée d'une signification
extérieure au discours, indépendante de lui, ainsi que la croyance en l'existence d'une
vérité antérieure aux théories scientifiques, et dont celles-ci seraient supposées se
rapprocher progressivement.
Enfin, après avoir rédigé Quiddités (trad. Seuil, 1992), petit dictionnaire philosophique
qui, par son ton décapant et sa passion antimétaphysique, s'inscrit délibérément dans
le sillage de Voltaire, Quine développe avec brio, dans La Poursuite de la vérité (trad.
Seuil, 1993), une thèse qui lui tient à coeur : l'idée selon laquelle la théorie de la
connaissance devrait, à terme, s'intégrer à la psychologie et donc au cadre général
que définissent les sciences de la nature, l'objectivité philosophique ne pouvant être,
une fois encore, d'une espèce différente de l'objectivité scientifique. Quitte à ce qu'une
telle intégration fasse disparaître en fumée, et à jamais, nombre de questions
auxquelles les philosophes ont longtemps été ou sont encore inutilement attachés.
Ce scepticisme dévastateur, appuyé sur des raisonnements techniques souvent
ardus, explique à la fois la réputation redoutable de la pensée de Quine, l'immense
prestige dont elle jouit dans le milieu de la philosophie analytique anglo-américaine, et
le peu d'empressement avec lequel elle a été accueillie en France. On ne saurait trop,
toutefois, en recommander la lecture, ne serait-ce que pour des raisons d'hygiène
intellectuelle. Quine reste en effet - avec Wittgenstein, quoique d'une manière toute
différente - le plus salubre des antidotes, que ce soit contre les dérives des
métaphysiques romantiques ou contre les excès de la dialectique hégélienne. |