Evolution et critique de la théorie des climats à travers le XVIIIe siècle en France
Du déterminisme géographique à la liberté politique
Par une simplification comme lhistoire des idées en connaît tant, Montesquieu serait lauteur de la célèbre théorie des climats. Pourtant, sil en fait bien lusage le plus étendu à lépoque et si son effort de rationalisation aboutit à une pensée conceptuelle très influente, encore faut-il rappeler limportant héritage quil reçoit depuis lAntiquité.
Aristote et Hippocrate peuvent figurer parmi les premiers penseurs occidentaux à relever linfluence des éléments climatiques sur les caractères humains mais cest sans doute en raison dune évidence populaire que lidée se perpétue jusquà devenir un lieu commun durant plusieurs millénaires. Définir les traits dun peuple dans un rapport étroit avec son implantation géographique et ses aspects distinctifs devient au fil du temps le produit de la "sagesse des nations" où se mêlent inextricablement expérience et préjugés divers. Par fatalisme ou résignation, les hommes ne peuvent quaccepter en tous lieux leur destin et le déroulement des choses. Sans doute nest-il pas inutile de souligner les liens originels que la théorie des climats entretient avec lastrologie puisquils perdurent au cours des premières décennies du XVIIIe siècle, notamment sous la plume du comte Henri de Boulainvilliers (1).
Après avoir été admise par de nombreux écrivains du XVIIe siècle comme Boileau(2), Fénelon, La Bruyère, lidée de déterminisme climatique revient en force à laube des Lumières, vraisemblablement sous la poussée dune littérature de voyage sans cesse plus abondante. Aussi fragmentaire et confuse quelle ait été alors, lincessante collecte de détails sur les moeurs et coutumes des différents peuples de la terre dévoile aux yeux des Européens linfinie diversité des langues et des cultures mais aussi des différences considérables entre les organisations sociales. Aussi est-il probable quémerge dès cette époque le paradoxe qui restera si longtemps au coeur des débats sur les origines et qui freinera la pensée anthropologique au XVIIIe siècle: comment inscrire la diversité de la nature humaine dans un discours rationnel, tout en maintenant son unité fondamentale?
On comprend lattrait quexerce alors la théorie des climats dans lélaboration de systèmes philosophiques et même scientifiques qui cherchent une cohérence interne dans le rapport des hommes à leur environnement : la différence de latitude explique celle des moeurs et par conséquent les écarts entre institutions ou gouvernements. Nature, culture et société peuvent être pensées à lintérieur dune dynamique préfixée mais dialectique, et non dissociées dans un chaos comme le constat de diversité aurait pu le laisser craindre. A ce sujet, Jean Ehrard analyse remarquablement les raisons dun tel succès, à savoir que "la notion dun déterminisme géographique saccorde avec deux tendances majeures de la philosophie des Lumières : dune part, elle fournit au "spinozisme" latent ou avoué de lépoque un contenu concret et lesquisse dune confirmation expérimentale; dautre part, en supposant les hommes individuellement ou collectivement passifs à laction du milieu naturel, elle rejoint lhypothèse sensualiste, et surtout linterprétation matérialiste quen donnent fréquemment les disciples français de Locke" (3).
Curieusement, lune des premières manifestations du regain dintérêt pour linfluence climatique nous vient du domaine esthétique avec les Réflexions critiques sur la poésie et la peinture de labbé J.B. Dubos (publiées à Paris en 1719). Quelle soit ou non un prolongement tardif de la querelle des Anciens et des Modernes, loeuvre défend la thèse des avantages géographiques de certains peuples quant au bon goût, à la fécondité des artistes ainsi quà la qualité de leurs créations. Jugement européocentriste puisque la France, la Grèce et lItalie en particulier produiraient lart le plus raffiné du monde ... Toute la première moitié du siècle retentit du bruit des polémiques en aval des théories de Dubos dont les principaux détracteurs restent attachés à la doctrine classique (4).
La médecine, parallèlement, donne une caution scientifique aux hypothèses climatiques dans sa recherche des causes de différentes maladies contagieuses comme la peste. Particulièrement actif en Angleterre, ce courant attribue aux propriétés de lair une action déterminante dans la propagation des épidémies et lEssai des effets de lair sur le corps humain de John Arbuthnot (publié à Londres en 1733) connaît un grand succès à travers lEurope (5).
Tant de convergences - et provenant dhorizons si divers - montre bien comment sopère la cristallisation des enjeux idéologiques autour dun concept ; le déterminisme climatique atteint son apogée en plein débat sur les origines de lhomme (monogénisme ou polygénisme) et sur lopposition civilisé / sauvage. Dans ce contexte, lEssai sur le génie et le caractère des nations, publié à Bruxelles en 1743 par labbé F.I dEspiard de la Borde, marque une étape par son sujet lui-même, traité en fonction du postulat suivant : "Le climat est, de toutes les causes, la plus universelle, la plus puissante" (6). Mais il appartient à Montesquieu, lecteur de labbé, davoir fourni un meilleur cadre conceptuel, plus élaboré et par ailleurs appliqué au seul domaine politique, ce qui explique partiellement le retentissement considérable de la théorie des climats dans LEsprit des lois (1748).
Nul doute que Montesquieu ait été influencé par les thèses médicales contemporaines puisquil inaugure son livre XIV (troisième partie) - le premier des quatre consacrés aux rapports des lois avec la nature du climat - , par une explication physiologique des effets du froid et du chaud sur les activités humaines (chap.II) (7). "Climat" signifie donc ici "température", définition courante à lépoque quentérinera lEncyclopédie peu après, alors quà la fin du XVIIe siècle, Antoine Furetière donnait dans son Dictionnaire universel (1690) deux formules bien distantes de celle-ci, la première comme "espace de terre dans lequel les plus grands jours dété vont jusquà une certaine heure", la seconde dune "terre différente de lautre, soit par le changement des saisons, ou des qualités de la terre, ou même des peuples qui y habitent, sans aucune relation aux plus grands jours dété".
Pour Montesquieu, en vertu de la situation géographique des lieux où vivent les hommes apparaît leur tempérament. On serait tenté de ne voir là que la reconnaissance du phénomène naturel dadaptation tel que nous le concevons entre les êtres vivants et leur milieu physique. Mais la notion de température entraîne un clivage entre chaleur-mollesse dune part et froid-vigueur dautre part, donc entre lindolence des uns et la vitalité des autres. Basée sur le principe de causalité (8), la dialectique de Montesquieu savère implacable puisquelle aboutit, comme le souligne Georges Benrekassa, à "une espèce de fixisme historique redoutable" (9). Rappelons le passage qui lui sera constamment reproché par les matérialistes athées de la seconde moitié du siècle : "Il ne faut donc pas être étonné que la lâcheté des peuples des climats chauds les ait presque toujours rendus esclaves, et que le courage des peuples des climats froids les ait maintenus libres. Cest un effet qui dérive de sa cause naturelle" (10).
Il serait trop long dexaminer ici les nuances apportées par lauteur même à son système(11). Plus symbolique nous paraît sa notoriété qui, par la force des convictions, a porté la théorie des climats à son acmé, cest-à-dire à un point de systématisation fatal à sa crédibilité philosophique. Que le despotisme ou la liberté soient conçus comme une naturalité - en grande partie indépendante des hommes - freinait le processus historique dans cet espace précis où intervient lacte politique. Il est clair pour Montesquieu que les lois doivent corriger autant quelles le peuvent le déterminisme géographique mais, en définitive, quel degré de développement peut-on attendre, compte tenu dun enchaînement inéluctable des causes et des effets ? Laspect spéculatif du problème fut rapidement perçu comme une menace par la génération des philosophes matérialistes regroupés autour du baron dHolbach et dHelvétius. Dans deux ouvrages - De lesprit (1758) et De lhomme (1772), ce dernier réintègre les domaines abandonnés par Montesquieu et dautres, cest-à-dire, selon ses termes, "lexpérience et lhistoire" (12).
Aux causes physiques il substitue les "causes morales", principalement responsables de linégalité entre les hommes. Peut-être se souvient-il des thèses de labbé Dubos lorsquil interroge ainsi le passé : "Pourquoi les sciences et les arts, tour à tour cultivés et négligés chez différents peuples, ont-ils successivement parcouru presque tous les climats?" (13). Par laffirmation de la volonté humaine dans le devenir humain, Helvétius soppose au fatalisme et à leuropéocentrisme implicitement inclus dans la théorie des climats, supprimant ainsi la division géographique entre peuples libres et populations esclaves. Les cycles de lhistoire -naissance, apogée, déclin des empires- sexpliquent par la corruption parce quen "se policant les Nations perdent insensiblement leur courage, leur vertu, et même leur amour pour la liberté" (14). A la même époque, Nicolas-Antoine Boulanger sappuie sur lun des grands principes de la loi naturelle -lamour de soi- dans ses Recherches sur lorigine du despotisme oriental, affirmant que "ce serait tout accorder au physique aux dépens dune infinité de causes morales et politiques qui ont pu y concourir (...). Quel que soit le pouvoir des climats sur les divers habitants de la terre, nous pouvons être certains, par exemple, quil ny a aucune action physique qui puisse éteindre dans lhomme le sentiment naturel de ses plus chers intérêts"(15).
Au milieu de ce concert dopinions presque aussi systématiques que les thèses quelles combattent, Diderot tempère et arbitre avec finesse. Reprenant Helvétius, le voici qui corrige de la sorte : "Il dit : linfluence du climat est nulle sur les esprits. Dites : on lui accorde trop" (16). Pour avoir été discrète ou étouffée, la voix de lécrivain -comme celle de Voltaire- ne parvient pas à endiguer les polémiques autour de la théorie de Montesquieu. Cest quà rebours une nouvelle conjonction déléments idéologiques soppose à la suprématie dune nature physique surdéterminante alors que commence à sépanouir le concept de perfectibilité individuelle et sociale, notamment par léducation et la circulation des idées. En outre, la doctrine du progrès -comme mouvement expansif- se révèle étroitement liée à la notion duniversalité, ce qui explique le rejet peu à peu définitif du déterminisme climatique hors du débat philosophique. De manière paradoxale, ce qui avait initialement réactivé la théorie des climats au début du siècle va causer son déclin, tout en lui donnant une orientation scientifique concrète. Sous limpulsion de la pensée des Lumières, les voyageurs sattachent alors, dès le dernier quart du siècle, à observer les peuples étrangers sous langle du fonctionnement de leurs institutions.
Au Proche-Orient, Volney se trouve au contact de lextrême misère engendrée par le despotisme, notamment au cours de terribles famines dans les villes et campagnes égyptiennes. Face à cette réalité humaine insupportable, il se place demblée sur le terrain politique, avec pour postulat de base que "les hommes de tous les temps sont unis par les mêmes intérêts et les mêmes jouissances" (17). Aussi sattaque-t-il violemment aux formulations catégoriques de Montesquieu, pétries selon lui de préjugés ancestraux hérités des Grecs et des Romains qui ont transmis lidée de la mollesse asiatique, alors que lhistoire de lAntiquité laisse le témoignage de peuples actifs et conquérants. Volney lui-même constate la vivacité naturelle de nombreux travailleurs -paysans ou matelots- malgré la forte chaleur. Sa dialectique est dune clarté égale à celle de Montesquieu, avec lavantage considérable dune connaissance de lOrient et dune hypothèse moins discriminatoire que le déterminisme géographique : "Toute activité, soit de corps, soit desprit, prend sa source dans les besoins ; que cest en raison de leur étendue, de leurs développements, quelle-même sétend et se développe" (18). Inutile de nier linfluence et les interactions du milieu sur les hommes puisque partout ceux-ci adaptent leur mode de vie à la nature du sol, des vents et à lhydrographie etc... Et pointe déjà, sous la plume du voyageur, la nécessité dune définition du climat au contenu expérimental et sur des bases épistémologiques plus conformes aux acquis récents des sciences de la terre : "Que veut-on dire par pays chauds ? Où pose-t-on les limites du froid, du tempéré ? Que Montesquieu le déclare, afin que lon sache désormais par quelle température lon pourra déterminer lénergie dune nation, et à quel degré du thermomètre lon reconnaîtra son aptitude à la liberté ou à lesclavage" (19).
Le réquisitoire de Volney - qui traverse lensemble du Voyage en Egypte et en Syrie- obéit au double objectif dévacuer toute trace de la vieille et tenace théorie des climats dans lanalyse de lOrient et dintroduire à lintérieur de lespace ainsi libéré la thèse dun aménagement des activités humaines en rapport avec la sphère politique. Il convient de mesurer la portée de cette rupture, engagée sur divers plans par la philosophie des Lumières, en faveur de la maîtrise du devenir social. A la veille de la Révolution française, la perspective dune liberté collective -à conquérir par la "régénération", cest-à-dire un mouvement réformiste- souvre sur une nouvelle dimension de lindividu dans la société, basée sur le respect du droit naturel et la conscience dune responsabilité des institutions sur le sort du peuple.
Tout au long du XVIIIe siècle, le débat sur le déterminisme climatique na donc cessé de dresser les uns contre les autres des esprits de tendances et dintérêts fort éloignés -mais parfois proches- et nous regrettons que ce bref recensement nen mentionne que les grandes étapes évolutives, au détriment dune véritable étude diachronique. Les enjeux dune telle polémique, aussi générale(20) que déterminante dans ses conclusions, déplacent successivement les éléments du rapport nature-société de la pensée spéculative vers une observation détaillée et rigoureuse des phénomènes. Aussi, dès le siècle suivant, apparaît la géographie humaine qui prend pour objet lévolution des sociétés en rapport avec le milieu physique où elles vivent, soit du point de vue de laction des agents naturels sur elles, soit de celui des réactions de leffort et de la volonté humaine sur les agents naturels. Pour les historiens de cette discipline, Volney en est lun des précurseurs.
Enfin, si lon considère que lethnologie naissante prend en charge la réflexion sur le concept de fait culturel - déjà amorcée par certains Idéologues - en répondant peu à peu au problème de la diversité des moeurs, lexplication climatique ne relève plus que des réalités auxquelles sadaptent les hommes. Il reste pourtant une béance idéologique pour tous ceux qui veulent justifier lécart de développement entre les nations. Au cours du XIXe siècle, lidée de race -issue de la pensée anthropologique des Lumières- influencera certaines approches philosophiques, politiques et même scientifiques (21) dans le sens dun déterminisme biologique. Si, globalement, la théorie des climats na pas survécu aux attaques des matérialistes par son incapacité à instaurer un moyen terme entre nécessité et liberté, elle reste un point dancrage historique dans la recherche dun équilibre entre nature, société et politique.
* La Chapelle St. Mesmin. Auteur de la thèse : Voyage et connaissance au tournant des Lumières (1780-1820), Oxford, Voltaire Foundation, 1995.
NOTES
(1) Auteur de nombreux ouvrages historiques, H. de Boulainvilliers (1658 - 1722) rédigea en 1711 une Astrologie mondiale (...) longtemps restée inédite. Sa Vie de Mahomet parut en 1730.
(2) Ne citons quun seul exemple tiré de lArt poétique, III, v.113 - 114 : "Des siècles, des pays, étudiez les moeurs ; Les climats font souvent les diverses humeurs".
(3) Erhard Jean, Lidée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, Bibliothèque de "LEvolution de lhumanité", 1994, p.691.
(4) Voir à ce sujet lexcellente étude de Roger Mercier, "La théorie des climats des Réflexions critiques à LEsprit des lois, Revue dhistoire littéraire de la France, janvier - mars et avril - juin 1953, pp.17-37 et 159 - 175.
(5) En 1742, louvrage est traduit en français notamment. Sur laspect médical du problème, se reporter encore à létude citée de Roger Mercier.
(6) op.cité, t.III, p.5.
(7) Lauteur (anonyme) de larticle "Climat" dans lEncyclopédie (au tome III paru en 1753) souligne dailleurs le caractère banal de cette analyse médicale, si répandue à lépoque où paraît louvrage.
(8) "Ce sont les différents besoins dans les différents climats, qui ont formé les différentes manières de vivre ; et ces différentes manières de vivre ont formé les diverses sortes de lois", LEsprit des lois, 3ème partie, Livre XIV, chap.X.
(9) Benrekassa Georges, La politique et sa mémoire, Paris, Payot, 1983, p.154.
(10) LEsprit des lois, 3ème partie, Livre XVIII, chap.II.
(11) Lune des plus importantes est peut-être la suivante : "Je ne sais si cest lesprtit ou le coeur qui me dicte cet article -ci. Il ny a peut-être pas de climat sur la terre où lon ne pût engager au travail des hommes libres. Parce que les lois étaient mal faites, on a trouvé des hommes paresseux ; parce que ces hommes étaient paresseux, on les a mis dans lesclavage", LEsprit des lois, 3ème partie, Livre XV, chap.VIII.
(12) De lesprit, Paris, Fayard, Corpus des oeuvres de philosophie en langue française, 1988, p.401.
(13) Ibid, p.392.
(14) Ibid, p.402.
(15) Op.cité, éd. Paul Sadrin, Paris, Les Belles Lettres, 1988, section I, pp.12-13. Louvrage fut publié en 1761 par le baron dHolbach, après la mort de lauteur.
(16) Réfutation du livre De lhomme dHelvétius (1774) dans Oeuvres complètes (en 15 vol.), Paris, Club français du livre, 1969-1973, t.11, p.540.
(17) Voyage en Egypte et en Syrie, Paris - La Haye, Mouton et C°, 1959, p.328. Louvrage est publié en 1787 à Paris et connaît immédiatement un succès considérable en France et même en Europe.
(18) Ibid, pp.402-403.
(19) Ibid, p.402.
(20) On pourrait retrouver linfluence de la théorie des climats ou sa critique chez tous les penseurs des Lumières, de Turgot à Voltaire, Condorcet etc...
(21) Lécrivain Arthur de Gobineau, le sociologue Jules Soury, le médecin Paul Broca etc.

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