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a cura di Paolo Quintili - quintili@uniroma2.it
Ultimo aggiornamento: 14 luglio 2000





Recherches sur Diderot et
sur l’Encyclopédie  

Numéro 28 — avril 2000

 

RÉSUMÉS

 

Marc PARMENTIER : Le problème de Molyneux de Locke à Diderot.

Les réponses positives et négatives apportées au célèbre problème soumis par W. Molyneux à J. Locke sont interdépendantes.
Cette intervention vise à montrer comment ies objections que Condillac adresse à la réponse de Locke d'une part, l'interprétation que Berkeley donne de cette même réponse d'autre part, masquent les données réelles du problème dans l'Essai de Locke.
Paradoxalement c'est Diderot qui, dans la Lettre sur les aveugles, les retrouve et les réactualise, par la force de sa propre analyse, tout en contribuant à son tour à déformer les arguments apportés en faveur d'une réponse négative.

 

Véronique LE Ru: La Lettre sur les aveugles et le bâton de la raison.

Mon propos est de réfléchir sur le succès et la postérité, notamment dans la Lettre sur les aveugles de Diderot, d'une comparaison introduite par Descartes dans la Dioptrique entre ce qui a trait à la lumière et ce qui a trait au bâton de l'aveugle. Cette comparaison fait sens dans plusieurs types de problèmes que j'essayerai chemin faisant d'expliciter. Ce foisonnement de sens, que l'on pourrait appeler aussi la richesse de la comparaison, explique sans doute son succès et sa postérité. Mais la seule force de ce qui devient, par surdétermination, non plus une comparaison mais une métaphore - la métaphore du bâton - a eu aussi pour effet de brouiller les cartes et de mêler ce qui relève de l'optique et ce qui relève de la théorie de la vision. Nous verrons que Diderot, dans la Lettre sur les aveugles, reconnaît la force de la comparaison cartésienne. Nous verrons aussi que la référence à Descartes, malgré les influences de Berkeley et de D'Alembert sur Diderot, reste plutôt positive et même empreinte d'une certaine admiration.

 

André CHARRAK: Géométrie et métaphysique dans la Lettre sur les aveugles de Diderot.

Diderot mentionne explicitement, dans la Lettre sur les aveugles, l'articulation de la géométrie et de la métaphysique, à propos de l'abstraction des qualités sensibles. Il nous semble que, pour mieux apprécier cette discussion, il faut d'abord restituer au dialogue engagé avec Descartes toute l'ampleur que lui donne Diderot dans le texte de 1749: on ne doit donc pas se contenter de lire, dans les passages de la Lettre consacrés à la Dioptrique, une critique de la géométrisation du sensible - en particulier, il revient à Descartes lui-même d'avoir décrit le modèle sémantique de la perception dont les philosophes des Lumières exploitent les diverses possibilités. Toutefois, après Locke et Voltaire, Diderot introduit dans la perception une dimension génétique qui se substitue au codage naturel des modifications du corps dans le sentiment, tel que défini chez Descartes. Mais l'expérience sédimentée qui est ainsi requise pour interpréter les signes sensibles conduit à dissocier le déchiffrement dont l'homme est capable et les principes ultimes des choses, qu'il ne peut atteindre, et qui ne se manifestent qu'à travers le codage de l'impression dans le sentiment. Il faut alors conformer nos idées les plus purement intellectuelles aux conditions de l'expérience et conclure, par exemple, que la matière peut penser.

 

 Michèle CRAMPE-CASNABET: Qu'appelle-t-on sentir?

La question de la fonction des sens dans les mécanismes de la connaissance est aussi ancienne que la réflexion qu'on appelle philosophique. Avec l'extension des théories qui surtout au Siècle éclairé mettent en interrogation les systèmes abstraits, l'existence des idées innées, affirment le rôle primordial de la sensation dans le procès de connaissance, la question se radicalise: connaître prend sa source dans le sentir. Mais y a-t-il un sens privilégié ? la vue, le toucher... ? Comment les sensations se combinent-elles pour aboutir à la formation des idées? Si les sensations portent en elles-mêmes la visée d'un objet extérieur, suffisent-elles à prouver l'extériorité - hors de nos représentations - des objets? Un homme privé d'un sens peut-il accéder à la connaissance ? La question des aveugles-nés opérés est ici prégnante.
Les philosophies "empiristes" du Siècle éclairé ne sont pas unifiables. Elles conduisent contradictoirement à des conclusions idéalistes ou matérialistes. Les premières peuvent être appelées aveugles, les autres sourdes. Mais on ne sort pas de l'empire des sens.

 

Sophie AUDIDIÈRE: La Lettre sur les aveugles et l'éducation des sens.

La Lettre sur les aveugles est pour Diderot la première occasion de s'interroger sur les possibilités et les limites sensorielles d'un empirisme éducatif inspiré de Locke et de Condillac. Le problème de Molyneux, exemplification de ce type de question, permet à Diderot de fonder la possibilité et la nécessité d'une auto-expérimentation de l'organe de la vue. Celle-ci est complétée par l'information du sens, dans laquelle il faut mesurer la part du raisonnement et celle des autres sens. Selon Diderot, un perfectionnement des sens est en effet possible, qui conduit à une morale et une esthétique, dont la relativité sensorielle, ainsi que celle de nos connaissances, est limitée par l'accès aux notions géométriques. Mais c'est finalement la question du sens interne qui révèle les vraies limites de toute éducation des sens possible: notre type d'imagination et de mémoire informe nos connaissances plus que leur "porte d'entrée" dans notre âme.

 

Jean-Claude BOURDIN : Le matérialisme dans la Lettre sur les aveugles.

Une des fascinations exercées par la Lettre sur les Aveugles tient à la présence, en son cœur, d'un discours traduisant la vision de plus en plus enthousiaste et extatique qui habite l'aveugle Saunderson. Cette vision qui l'installe hors du monde et au-dessus de lui, donne à imaginer et concevoir la formation des vivants et des mondes selon des catégories qui excluent toute intelligence, toute intention, tout choix. Issus du débrouillage d'un chaos matériel originel, vivants et mondes ne cessent de se (re)former et d'engendrer des formes où coexistent encore ordre, régularité et agitation, désordre et révolutions. Cette vison qui passe pour matérialiste, aux yeux de nombreux lecteurs, a semblé traduire le ralliement de Diderot à un matérialisme moins spéculatif ou littéraire que celui que rencontraient ses écrits précédents. On montrera qu'il n'en est rien et que s'il est difficile d'affirmer que Diderot est matérialiste dans la Lettre, en revanche la forme du discours de Saunderson indique que Diderot s'orientait vers la constitution d'un plan ou d'une assiette de pensée pour un matérialisme ouvertement conjectural.

 

 

Annie IBRAHIM: Une philosophie d'aveugle: la matière fait de l'esprit.

Le projet de constituer un matérialisme métaphysique "véritable", à l'encontre des anciens systèmes et des abstractions vides, trouve dans la Lettre sur les aveugles le lieu de sa première élaboration, de sa mise en "chantier". Quatre problèmes, apparemment distincts - une anthropologie d'aveugles, une anti-prosopopée des merveilles de la Nature, les limites et les incertitudes de la vicariance des sens, une méditation sur le problème de Molyneux - convergent en réalité vers une seule et même remise en question, celle de la métaphysique du point d'équilibre ou du principe d'harmonie.
Soutenue par l'affirmation de la nécessaire instance de la pratique dans la théorie, de l'importance de l'action motrice et de l'histoire du sujet, une logique de l'antagonisme et de la crise antagonique autorise Diderot à conjecturer une autre métaphysique et un autre matérialisme, où la puissance de l'événement et la force de la singularité peuvent régler des mondes. L'invocation d'un principe d'équilibre métastable et de l'idée d'un écart fondateur œuvre déjà dans la Lettre à jeter les bases de cette innovation philosophique.

 

Colas DUFL0 : La fin du finalisme. Les deux natures: Holmes et Saunderson.

Le débat du finaliste et de 1'antifinaliste sur la conception correcte de la nature, et la possibilité de conclure de l'interprétation de la nature à l'existence d'un Dieu créateur, n'est pas nouveau dans l'œuvre de Diderot au moment de la Lettre sur les aveugles. Dans ses précédents textes, il a déjà mis en scène ce conflit. Mais cet échange de raisons n'aboutissait qu'au scepticisme dans la Promenade du sceptique. Qu'est-ce qui fait pencher Diderot en faveur de l'antifinalisme? Qu'est-ce qui vient s'ajouter d'un côté de la balance des raisons pour rompre cet équilibre sceptique, alors même que la plupart des arguments utilisés ne sont pas nouveaux? Cet article, par un commentaire du dialogue de Holmes et de Saunderson, essaie de montrer que c'est pour une bonne part la nouvelle théorie de la connaissance mise en œuvre dans la Lettre sur les aveugles qui joue ce rôle déterminant.

 

 

 SUMMARIES

 

Marc PARMENTIER: Molyneux's Query from Locke to Diderot.

 The positive and negative replies to Molyneux's famous question to Locke are interdependent. This article tries to show how Condillac's objections to Locke's reply, on the one hand, and Berkeley's interpretation of the same reply, on the other, make the real issues at stake in Locke's Essay. Surprisingly, it was Diderot, in the Letter on the Blind, who rediscovered these issues and brought them up to date, while at the same time helping to deform once more the arguments in favour of a negative reply.

 

Véronique LE RU: The Letter on the Blind and the staff of reason.

This article reflects on the posthumous success, particularly in the Letter on the Blind, of Descartes's comparison, in the Dioptrics, between light and the blind man's stick. This comparison is relevant to several types of problems which are discussed here. This multiplicity of meanings, and thus the fertility of the comparison, no doubt explains its success. But the very force of what thus becomes no longer a comparison but a metaphor (that of the stick) also contributed to confuse matters and made it difficult to distinguish between what concerned optics and what concerned the theory of vision. Here we see that in the Letter on the Blind Diderot recognised the force of Descartes' comparison, and also that the reference to Descartes, despite the influence of Berkeley and D'Alembert on Diderot, is still positive and even tinged with a certain admiration.

 

André CHARRAK: Geometry and metaphysics in Diderot's Letter on the Blind.

Diderot explicitly mentions in the Letter on the Blind the articulation of geometry and metaphysics, in relation to the abstraction of perceptible qualities. In order to appreciate fully this discussion, one must first understand the importance for Diderot of the dialogue with Descartes in this work. One cannot simply see the passages of the Letter concerning the Dioptrics as a criticism of the geometrisation of sensation; it was Descartes himself who described the semantic model of perception, whose diverse possibilities were exploited by the philosophers of the Enlightenment. However, following Locke and Voltaire, Diderot introduced a genetic dimension into perception, which replaced the natural coding of bodily changes in feeling, as defined by Descartes. But the anterior experience required to interpret sensation implies dissociating the decoding that humans are capable of and the ultimate principles of things, which they cannot discover and which can only be seen through the coding of impressions in feelings. Thus our most purely intellectual ideas must conform to the conditions of experience and we must conclude, for example, that matter can think.

 

Michèle CRAMPE-CASNABET : What do we call feeling?

Ever since there have been humans who perceive and think, the question of the nature and workings of the senses has been raised. The existence of the senses was only provisionally denied in the stage of the search for truth that Descartes called hyperbolic doubt. Man has a body endowed with five senses: smell, taste, hearing, sight, touch. In that he is linked to animality, supposing that animals have the same organs as humans: a nose, a tongue, ears, eyes, sensitive skin. Here the question becomes complex, for surely touch implies using hands, and humans, as bipeds, arc the only animals with hands.
Senses are not only organs which are supposed to put us in touch with exterior objects and our own body, by means of perception. But is the existence of exterior objects an indubitable evidence? Do the senses have any function other than natural adaptation? Do they participate in knowledge and if so how far? Should we attribution a fundamental role to sight, in which case knowing is seeing, or is hearing the basis of knowledge, in which case knowing is hearing? Is not comprehension holding or taking all things together? In any case, all the senses represent a treasure of metaphors allowing us to seize the diverse fields of our activities : I sniff out, I hear, I understand, I see, I grasp, I have æsthetically or I have no taste. Recourse to the senses cannot be avoided, even in philosophies which-doubt them.

 

Sophie AUDIDIÈRE: The Letter on the Blind and the education of the senses.

The Letter on the Blind was Diderot's first opportunity to inquire into the possibilities and natural limits of educational empiricism inspired by Locke and Condillac. Molyneux's query, which exemplifies these questions, allowed Diderot to found the possibility and the need for self-experimentation with the organ of sight. It is completed by information from the sense, in which one has to measure the roles played by reasoning and by the other senses. It is possible to perfect the senses, which leads to morality and æsthetics, whose sensorial relativity, like that of our knowledge, is limited by access to geometrical. It is finally the question of the internal senses which reveals the true limits of any possible education of the senses; our type of imagination and memory has more effect on our knowledge than their "doorway" into our soul.

 

Jean-Claude BOURDIN: Materialism in the Letter on the Blind.

One of the aspects of the fascination exercised by the Letter on the Blind is the presence at its heart of a speech which expresses the increasingly enthusiastic and ecstatic vision inhabiting the blind Saunderson. This vision, which places him outside and above the world, allows him to imagine and conceive the formation of living beings and worlds according to categories which exclude any intelligence, intention or choice. They emerge from the untangling of an original material chaos and perpetually form themselves and engender forms in which order and regularity still coexist with agitation, disorder and revolutions. This vision, seen by many readers as materialistic, has seemed to express Diderot's espousal of a less speculative or literary materialism than that to be found in his previous writings. We here show that this is not the case and that it is difficult to affirm that Diderot is a materialist in the Letter. However, the form of Saunderson's speech indicates that Diderot is moving towards the elaboration of a plan or a basis of thinking for an openly conjectural materialism.

 

Annie IBRAHIM: A philosophy of the blind: matter makes mind

The project of constituting a "true" metaphysical materialism opposing old systems and empty abstractions is first elaborated and tried out in the Letter on the Blind. Four apparently distinct problems - an anthropology of the blind; an anti-epic of the wonders of Nature; the limits and uncertainties of the vicariousness of the senses; a meditation on Molyneux's query - converge in reality to form a single questioning of the metaphysics of the point of balance or the principle of harmony.
Diderot is able - thanks to a logic of antagonism and of the antagonic crisis based on the affirmation of the necessary instance of practice in theory and of the importance of motive action and of the history of the subject - to conjecture another metaphysics and another materialism, in which the power of the event and the force of singularity can govern worlds. The invocation of a principle of metastable equilibrium and the idea of a founding divergence is already at work in the Letter to lay the foundations for this philosophical innovation.

 

Colas DUFLO : The end of finalism. Two natures, Holmes and Saunderson.

The debate between the finalist and the antifinalist concerning the correct conception of nature and the possibility of concluding the existence of a Creator from the interpretation of nature was not new in Diderotís work when he wrote the Letter on the Blind. But this exchange of reasoning had only led to scepticism in the Promenade du sceptique. What made Diderot come down in favour of antifinalism? What was added on one side of the balance of reasons to break the sceptical equilibrium, while most of the arguments used were not new? This article tries to show, by means of a commentary on the dialogue between Holmes and Saunderson, that it was in large part the new theory of knowledge used in the Letter on the Blind that played this crucial role.




 

 
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